KUNSSTADEL

Lorsque je pense à Lich, c’est d’abord la silhouette de la tour de la ville, haute de quarante-huit

mètres, qui s’impose à mon esprit. Érigée vers 1500, cette tour, campanile de l’église collégiale

Sainte-Marie, achevée elle-même en 1510, domine le nord de la ville. Le chœur plus tardif abrite quelques-unes des plus anciennes dalles funéraires. Le clocher, tel un doigt levé, indique la direction de l’ancienne porte de la cité située à l’abri de ses puissants remparts.

De là, on rejoint aisément la bibliothèque municipale, l’hôtel de ville et d’autres curiosités vers le sud-est, en allant vers la rivière Wetter, en traversant l’ancienne ville pittoresque. Dans la ville basse se dresse le château, ancienne résidence d’une famille comtale demeurée indépendante jusqu’en 1806. L’ancien château fort et le parc, en partie ouverts au public, constituent d’autres points de repère dans Lich, tout comme la brasserie et le cinéma d’art et d’essai « Traumstern », connu bien au-delà de la région.

Je ne pense pas spontanément aux granges lorsque j’évoque Lich. Pourquoi donc dit-on alors « Art dans les granges de Lich » plutôt que « Art au château de Lich » ? Le surnom du collectif «KuLiS»,

abréviation de Kunst in Licher Scheunen, peut se prêter à plusieurs jeux de mots; il évoque aussi

les kulis, ces porteurs infatigables et sous-payés, image qui, au fond, n’est pas si éloignée de la réalité: les «KuLiS» sont des passionnés de culture, bénévoles, qui, par leur travail, une longue préparation et une planification minutieuse transforment la ville, trois jours durant, en une véritable île ouverte à l’art.

Est-ce la volonté du groupe ou de quelques individus d’avoir séparés les granges du château ?

Qu’importe: leur histoire reste commune.

Les différences existent partout : un marin du Nord se régale de Labskaus (plat de pommes de terre, bœuf et betterave rouge), un paysan bavarois de Weißwurst (saucisse blanche) avant les cloches de midi. De ces goûts naissent des mentalités diverses. Pour ma part, j’ai toujours aimé la Fleischwurst (saucisse originaire de Lyon: cervelas) et j’apprécie autant les châteaux que les granges. L’envie de découvrir le monde a grandi au fil des années et s’est affinée: les portions sont devenues plus délicates, et le monde, plus vaste et plus beau. Plus enivrantes encore que les délices du palais furent les joies offertes par l’art. Elles m’ont peu à peu absorbé. Pour moi peu importe le lieu — château ou grange — pourvu qu’il y ait de l’art.

Les granges témoignent ailleurs de leur étonnante capacité de transformation : fermes auberges,

salles de concert ou de théâtre, espaces culturels. Granges dédiées à la culture, à l’art de façon permanente.

À l’encontre du hangar qui abrite les machines agricoles, les granges sont de vastes bâtiments de stockage des produits agricoles. Selon les régions, on les nomme Scheune, Stadl, Schüür, Schuir, Schauer…

Elles abritaient jadis les récoltes : foin, paille, racines, betteraves, pommes de terre, maïs, courges. La grange, selon la prospérité de la ferme, les bonnes et les mauvaises années de récolte était la carte de visite de la ferme, un lieu d’identité où le travail accompli et à accomplir était visible tout comme il l’est dans l’atelier des artisans.

Derrière les grands portails à double battant s’étendait l’aire de battage, autrefois en terre battue:

on y séparait le bon grain de l’ivraie. La bible mentionne déjà les aires de battage extérieures et couvertes. Elles symbolisaient ici la séparation du bien et du mal, du bon grain et de l’ivraie.

Dans notre région le fléau fut utilisé par les paysannes et paysans, les servantes et les valets depuis le Moyen Âge jusqu’au 20ème siècle.

Après cet effort intense tous étaient affamés et se remplissaient la panse, bouches grande ouvertes

comme des portes de grange. Et gare à celui qui ne s’y pliait pas : le fléau pouvait devenir arme de châtiment !

Une fois les charrettes vidées et rangées après la récolte la grange haute et profonde offrait le plus grand espace dans la ferme, une salle commune : lieu de fête des moissons, de mariage, de baptême ou de veillée funèbre. On y invitait les voisins. La grange était un centre de commercialisation et de communication, une forme primitive de la maison communale. On s’y retrouvait pour la fête lors de l’abattage des animaux, les enfants y jouaient à cache-cache, les musiciens faisaient de la musique, les chats y mettaient bas, les poules y pondaient leurs œufs que la paysanne irritée devait chercher. Même les voyageurs pouvaient y dormir, et d’autres découvraient leurs premières expériences amoureuses dans le foin moelleux, parfois aussi ces mêmes voyageurs.

Ainsi, les granges racontent aussi à Lich, elles aussi, la peine et la joie, le travail et l’identité, le pain

quotidien pour lequel tant d’êtres humains, encore aujourd’hui, doivent mendier dans notre monde.

Mais le marché mondial, les centres commerciaux et Internet ont conduit à des changements radicaux en matière d’achat et de communication. De nombreuses granges urbaines, à Lich comme ailleurs, se sont retrouvées vides, d’autant plus que le travail pénible des paysans n’était plus attractif. Les filles et les garçons préféraient des métiers de bureau, moins pénibles, permettant de garder mains et vêtements propres et mieux payés. Ce n’est pourtant pas toujours plus facile malgré la perspective d’une retraite.

Avec ces bouleversements politiques et sociaux et l’aliénation dans un travail non identique, la notion de culture et la nostalgie de la créativité et d’art se sont répandus dans les couches les plus larges de la population.

Eu égard aux loisirs plus nombreux on voulait participer, faire soi-même, se reconnaître comme créature à l’intérieur de sa création. La célèbre phrase de Joseph Beuys (1921-1986) — « Chaque homme est un artiste » — publiée en 1975, a eu pour effet que beaucoup de personnes ont désiré faire de l’art. Mais sa phrase visait à dire que l’être humain en tant qu’être social a le pouvoir de se transformer lui-même et de transformer le monde. Or, beaucoup voulaient changer le monde mais sans se changer eux-mêmes.

Un autre visionnaire pour les affamés de culture fut Hilmar Hoffmann (1925-2018) qui, revenu de

captivité en 1949, mit en pratique sa devise „la culture pour tous“ avec un courage admirable et une persévérance sans faille. En tant qu’adjoint à la culture de Francfort et en contact avec la population il transforma l’image de la ville, jugée boursière, bancaire et froide. À côté des gratte-ciels fleurissaient les arts et les musées. Francfort est devenue une destination touristique pour les voyageurs s’intéressant à l’histoire et à la culture. Il y avait de nombreuses approches pour donner de l’espace aux artistes de toutes sortes.

Il y avait peu de granges à Francfort mais de nombreuses usines, des dépôts, des hangars, des remises de tramways abandonnés, des biens immobiliers qui furent investis.

Les habitants de Lich ont compris, eux aussi, cette chance : intégrer l’art dans la communauté et donc dans la société en tant qu’approche communicative humaine touchant toutes les couches de la société. Pendant quelques jours, la ville entière vit au rythme de la création. Cette expérience change le regard, nourrit l’espérance, encourage à penser plus librement.

Dans les granges, on découvre dessins, gravures, peintures, sculptures, installations dans des techniques et matériaux les plus divers : on chemine d’un lieu à l’autre, curieux, amusé, et l’on rencontre des points de vue et des opinions très variés qui éveillent tolérance et compréhension.

Peut-être, qui sait, un grain nourricier issu de l’épi battu tombera sur un sol fertile, dans l’âme avide de réponse d’un être humain, où il pourra germer, croître et portera à son tour ses fruits. Ce serait magnifique.

Friedhelm Häring